Les personnes (VII)

Nous partageons une table dans un Starbucks. La rue commerçante est de l’autre cĂ´tĂ© de la vitre. Le bruit des coupelles et des chariots du lave-vaisselle est Ă  trois mètres de nous. La limite est posĂ©e par une rangĂ©e de barres de bois verticales fixĂ©es Ă  l’entrĂ©e de la petite pièce dans laquelle est situĂ©e notre table. Elle est parfaitement ronde et prĂ©fabriquĂ©e avec les marques du temps. Nous avons six chaises mais nous sommes quatre et personne ne nous rejoindra Ă  moins que l’un d’entre nous ne quitte la pièce.

Nous ne nous regardons pas. Vous voulez que je me décale ? Ça ira, merci. Nous sommes quatre corps, trois ordinateurs, quatre téléphones (branchés), une tablette (avec stylet), une calculatrice (scientifique), trois tasses blanches, un grand verre logotypé, une cigarette électronique, une chemise à élastiques, une trousse et un carnet grenat.

Ă€ la première chaise, un polo, une montre et une Ă©tiquette posĂ©e par l’informaticien de l’entreprise sur le capot de l’ordinateur. Il touche le pad, tape quelques lettres, il règle son tableur. Ă€ la deuxième chaise, des lunettes et un pull vert avec une inscription, Montana. Il calcule, vĂ©rifie, re-calcule.

Ă€ la troisième chaise, ses Ă©couteurs, son pantalon rouge, son Ă©charpe rayĂ©e, qu’elle enroule Ă  l’instant pour ĂŞtre comme Ă  la maison. Elle consulte son tĂ©lĂ©phone puis son carnet dans lequel elle a dessinĂ© un grand agenda. Elle va rayer quelque chose. Elle raye et elle reporte sur l’ordinateur.

Ă€ la quatrième chaise l’Ă©criveur le regard portĂ© sur la première chaise dĂ©sormais occupĂ©e par une sacoche que l’on remplit d’un ordinateur, d’un chargeur enroulĂ© sur lui-mĂŞme puis d’un autre chargeur encore enroulĂ© sur lui-mĂŞme. La sacoche zippĂ©e, Ă©paule droite, il quitte la pièce une tasse Ă  la main. Il manque quelqu’un.

Radiographie – douze mai (2023)

Elle lit un bouquin dont le titre est La guerre de quelque chose. Elle porte d’abord des chaussures, genre de mocassins noirs avec une boucle dorĂ©e, sans chaussettes. Le pantalon est noir, aussi, et le haut, aussi. Elle attend avec sa veste sur les genoux. Un motif lĂ©opard enroule son sac Ă  main jaune pâle-passĂ© en tissu. Elle est bijouĂ©e, aussi. Une montre, petite, cadran rectangulaire, bracelet en mĂ©tal, au poignet gauche. Sur la main droite, une bague Ă  l’index, grosse, translucide, comme les presse-papiers avec une photographie de petit chien Ă  l’intĂ©rieur. Un collier, deux colliers. Un premier en mĂ©tal avec un dessin religieux Ă  l’intĂ©rieur. Un second comme un lacet de chaussures de ville. Au-dessus, sa tĂŞte, ses lunettes fantaisie et ses petits yeux bleus. Les cheveux grisonnants attachĂ©s en une queue. Elle approuve le livre, elle est d’accord, mais oui, index sur la bouche. Et puis sa copine revient de la radiographie.

Mouton – trente mars (2023)

Trois jours de barbe. Il porte une chemise bleu clair sous une veste sportswear. Sa calvitie est classe, comme celle de Zidane en 2006. Il travaille dans le management mais ses lunettes disent son cĂ´tĂ© culturel. Sa tĂŞte est Ă©quipĂ©e d’un gros casque Sony. Dans la file d’attente du bar TGV, il lit son tĂ©lĂ©phone avec dĂ©sapprobation puis il part vers la fenĂŞtre regarder le paysage. Il commande finalement un double expresso mais il a toujours ce petit mouton de poussière suspendu Ă  la barbe. Il part en disant merci avec un petit clin d’œil.

MĂ©tro – trente mars (2023)

Elle lui explique que son amie achète peu de bijoux, peu de fringues mais que tout ce qu’elle achète est quali. D’ailleurs sa veste de ski est une Rossignol et sa montre une Cartier. Ils sont assis dans un carrĂ© de mĂ©tro l’un face Ă  l’autre, en tenues de randonnĂ©e chics et discutent de leurs amis donc. Il tient un gros tĂ©lĂ©phone pomme Ă©quipĂ© de trois objectifs et elle un petit sac de chocolats suisses.

Elle rappelle que c’est Fred qui a quittĂ© son amie. Fred a des idĂ©es bien arrĂŞtĂ©es et une forme d’idĂ©alisme sur plein de trucs. Le retour en France n’est pas simple. Fred repartira certainement. D’ailleurs, ils seront nombreux au mariage cet Ă©tĂ© et Louise sera triste car la rupture avec Aurel’ a Ă©tĂ© compliquĂ©e. Elle est dĂ©vastĂ©e. Pareil pour Marine, elle est dĂ©vastĂ©e. C’est compliquĂ© aussi. Elle ne dit pas qu’il y a des ruptures simples (parce que ça fait toujours quelque chose) mais voilĂ …

La ligne 5 continue son chemin après Jaurès. Ils ne sont qu’à deux stations. Dans deux minutes ils seront arrivĂ©s. Elle n’est absolument pas motivĂ©e par sa semaine, lui non plus.

Enfin. Ils arrivent et elle lui demande s’il se rappelle ce qu’elle lui avait dit au sujet d’Antoine. Ourcq, publicitĂ© pour Le Bon MarchĂ©. Ils sortent de la rame et prennent Ă  gauche sur le quai.

Pantalon – vingt-neuf mars (2023)

Il porte un t-shirt blanc sans inscription et son pantalon s’appelle « le pantalon ». C’est Ă©crit sur une petite Ă©tiquette de sa poche arrière. Il a les cheveux hirsutes et des lunettes rondes Ă  grosse monture. Il appuie sur entrĂ©e une fois, deux fois mais le wifi ne fonctionne pas.

Il a mal au cou alors il se masse doucement. Le claviotement de ses emails accompagne les raclements de gorge, les cliquetis de stylo, les soupirs, les pages de journaux et les soupirs encore.

Il ouvre son agenda numérique puis plonge dans l’instagram mais les messages arrivent. La conversation avec Amaury et les copains, un emoji PTDR et une notification des Échos. Selon son téléphone il fait douze degrés et le PSG a perdu hier soir. Il s’étire, le wifi est revenu.

Vernissage – quinze fĂ©vrier (2023)

Ils pensent que les NFT c’est la révolution. Ils ont mis Nirvana dans une télé cathodique et leurs dessins sur des feuilles
A4.
Ils disent leur CV. Ils ont travaillé dans la publicité et puis dans les pure-players et ensuite ils sont rentrés dans le plus grand groupe de médias au monde où ils exercent le nouveau métier de stratège
créatif.
Ils ne savent pas trop quoi penser de quelqu’un qui travaille à l’université. Ils disent aussi que ce n’est pas possible de vivre en dehors de Paris mais que quand même que ça attire de plus en plus de monde, avec le confinement. Ils disent que c’était dur pour leur couple. Ils disent qu’ils se sont séparés, qu’il est tombé dedans, que tu devrais avoir une complémentaire car la retraite ils n’y croient pas. Ils disent qu’il ne faut pas être naïf, qu’il faut être malin.

Train – dix fĂ©vrier (2023)

J’attends le train
des valises alors
celui des marchandises se propose.
Je monterais, bum, entre deux wagons,
téléphone perdu sur l’attelage
et je partirais pour dix ans.
La police dirait que ça arrive,
les emails s’empileraient
et je voyagerais l’absence.
Au jour exact je reviendrais
et j’apprendrais les trajectoires
des choses et des gens.
Celui des marchandises s’en va
et je monte dans le train
des mots qui savent oĂą ils vont.

Mots – six fĂ©vrier (2023)



Les mots se décolleraient des emballages
Ă  mon sifflement.
On s’tire.
Ils me suivraient hors du magasin,
devant le caissier.
Malgré l’alarme,
ils n’écouteraient que moi
et j’avancerais
avec ma traîne.

(Déjà cinq cents mètres, je plonge dans l’escalier.
Les derniers quittent les rayonnages,
réveillés contre une mie de pain).

Dans le magasin, on ne saurait plus que compter.
Je marcherais jusqu’à la Saône
et j’enseignerais comment flotter.

(Je remonte et je m’endors,
les mots coulent vers le confluent,
puis le RhĂ´ne, puis Vienne. Valence.
J’ai dĂ©ja oubliĂ© mes compagnons, MontĂ©limar.
La Méditerranée, chacun s’installe.
Mille ans que je ne suis plus lĂ 
et le plus petit d’entre eux est dĂ©terrĂ©
sur une plage brésilienne).

Sel.

Mot – trente et un janvier (2023)

Il voudrait trouver son mot,
celui qui contiendrait tout.
Depuis toujours,
il aime
et c’Ă©tait lĂ 
et il ne l’avait pas vu,
l’idiot.
Mais maintenant, il a le mot
et il dit oĂą aller.
Et il peut rentrer dedans.
Et derrière le mot, il y en a d’autres,
de plus en plus purs.
Et puis plus qu’un – une racine de mot.
Alors il revient au mot
mais il est moins joli.
Il a toujours aussi aimé.
Il a trop gratté,
il a abîmé le mot.
Le mot est tout p’tit.
Il ne dit plus oĂą aller,
de quoi souvenir.
Il est cassé
alors il finit sur les autres.